Scènes du golfe en action

côté cour & côté jardin...
20
mars
2017

L'interview de Catherine Diverrès

Marie-Claude Martin, fidèle spectatrice des Scènes du Golfe, est également une fidèle admiratrice de l’œuvre de Catherine Diverres, chorégraphe et artiste associée aux Scènes du Golfe. De son poste de danseuse dans la compagnie de Dominique Bagouet jusqu’à sa direction du CCN de Rennes et de Bretagne et sa collaboration avec les Scènes du Golfe, Marie-Claude Martin a suivi le parcours de Catherine Diverrès. Quelques semaines avant la représentation de Blow the Bloody Doors Off ! au Théâtre Anne de Bretagne, elle rencontre à nouveau la danseuse et chorégraphe pour une interview en tête à tête.

Catherine, votre prochain spectacle joué au TAB s’intitule Blow the Bloody Doors Off !, dont je crois que la traduction française signifie « envoie valser ces putains de portes ! ». Pouvez-vous m’en dire davantage sur ce titre ? Renvoie-t-il aux différentes symboliques et connotations du terme porte ?
Le titre signifie exactement « fais exploser les portes ! ». Au début, c’était le sous-titre de cette œuvre, et Olivier Leclair, le secrétaire général des Scènes du Golfe, m’a conseillé de l’imposer en titre. Ce n’est que la deuxième fois que j’utilise un titre en anglais. Cette phrase est tirée du film American Job, de Chris Smith, où des truands tentent maladroitement de braquer le coffre d’une banque. Nous aussi, les artistes, nous sommes des voyous dans l’âme ! Mais à part cela, la pièce n’a rien d’autre à voir avec le film. Elle parle de l’espace et du temps. La perception de l’espace et du temps est modulable pour chacun, elle est interne et individuelle. Pourtant, le rythme quotidien de la plupart d’entre nous est routinier, chronométré, sécurisant. Ce titre évoque l’idée de faire sauter ces portes familières, ce cadre, ces rails… Dans chaque individu il y a des espaces de poésie intime qu’il faut déployer en défonçant ces portes qui nous conditionnent, sinon on devient vieux à vingt-cinq ans !

Vos pièces ont toujours un rapport étroit à la musique. Quel a été le travail de collaboration entre la musique et la danse pour Blow the Bloody Doors Off ! ?
J’ai toujours refusé de prendre une composition musicale préexistante, pour moi la musique fait partie du processus dramaturgique de la chorégraphie. Il y a toujours eu un travail d’improvisation ou d’entrecroisement entre musique et danse dans mes pièces. Il y a eu une telle rupture dans le rapport entre musique et danse, avec Merce Cunningham notamment, qu’on ne peut pas revenir en arrière. Pour Blow the Bloody Doors Off !, j’ai écouté une première composition que Jean-Luc Guionnet avait faite avec une douzaine d’instrumentistes, portant sur la propagation du son dans l’espace. Cela m’a paru très intéressant et je lui ai passé une commande, qui m’a beaucoup plu. Il a composé une pièce pensée comme un concerto pour Seijiro Murayama, avec deux violoncelles, deux altos, deux guitares, deux vents et deux percussionnistes. Jean-Luc Guionnet a composé et enregistré six heures de musique, construite en modules, en séquences de différentes durées, que j’ai pu recomposer dans l’ordre que je souhaitais. Et pendant ce temps je commençais à travailler avec les danseurs, dans le silence, sur notre perception de l’espace et du temps, profondément subjective.

Vous connaissez vos danseurs depuis dix ou quinze ans pour la plupart. Comment se sont-ils appropriés cette réflexion sur l’espace-temps ?
Blow the Bloody Doors Off ! réunit les danseurs, la musique et un groupe. C’est tout. C’est une pièce d’apparence abstraite. Les corps ne sortent pas du plateau pendant 1h20, leur présence est continue, il n’y a pas de découpage en séquences, de sorties ou de changement de costume. Dans cette pièce, il y a trois nouveaux danseurs. Pour moi la transmission d’un danseur à un autre est très importante. Pour Blow the Bloody Doors Off !, j’ai d’abord donné des consignes très précises. Je demandais à chaque danseur d’exprimer ce que serait pour lui le plus petit et le plus grand espace, le danger et le vertige, le maximum de lenteur et le maximum de rapidité… Le Théâtre Nô évoque la formation de l’acteur de sept à soixante-dix-sept ans. Pour qu’un acteur retrouve la grâce, l’innocence et la spontanéité de l’enfance, pour qu’il continue à s’étonner, il doit répéter ses acquis puis les oublier comme s’ils étaient nouveaux à chaque fois.

La notion de temps se retrouve dans toutes vos créations. A quand remonte ce besoin de dire les choses à travers la danse ?
Je ne sais pas. Ma famille n’était pas dans ce milieu. C’est un besoin à la fois cérébral et organique. J’aurais pu rester danseuse mais à seize ans j’ai commencé à composer. C’est une question de sensibilité : l’indépendance, l’autonomie, l’intuition sont innées, c’est en soi. Et c’est aussi l’influence de Kasuo Ohno.

Comment s’articule la scénographie dans Blow the Bloody Doors Off ! ?
En l’absence de scénographie, l’espace d’une scène n’est pas vide, il reste l’espace du théâtre. Dans cette pièce, il n’y a que des corps et quelques objets, au début et à la fin. C’est une de mes pièces les moins narratives, les moins démonstratives, et pourtant il s’y passe quelque chose de concret. On y parle de la confiance, du danger, du toucher, de la mémoire… A un moment donné il y a un film projeté, et une référence à Lucio Fontana, et donc un retour, encore, à l’espace et au temps.

Comment percevez-vous votre rôle de transmission, de passation ?
La transmission, c’est de l’amour. C’est la conscience de l’espace et du temps. Et c’est la conscience que nous sommes humainement responsables. La transmission est aussi indispensable que la création, il faut les deux.

Retrouvez Blow the Bloody Doors Off ! dimanche 2 avril prochain (19 h) au Théâtre Anne de Bretagne.