Scènes du golfe en action

côté cour & côté jardin...
21
déc.
2017

L'interview de Laurent Brethome

 

Nous avons interviewé Laurent Brethome, qui présentera à Vannes Margot, une pièce à la mise en scène exceptionnelle. Sur scène, 17 comédiens rejoueront sous nos yeux sidérés le massacre de la Saint-Barthélémy, plaçant au coeur des débats les questions des pouvoirs politiques et religieux.

 

Margot est votre adaptation de Massacre à Paris de Christopher Marlowe, pièce réputée immontable. Comment vous êtes-vous approprié le texte, l’histoire ? 

C’est une adaptation, mais, ce qu’il faut dire avant d'utiliser le mot "adaptation", c’est que Massacre à Paris est une pièce inachevée, donc il manque des morceaux. C’est pour cela que Massacre à Paris n’est quasiment jamais montée. Avec mes équipes, et avec Dorothée Zumstein à mes côtés, on a réécrit des parties manquantes et, à la fois en s’appuyant sur une écriture de plateau en fonction de ce qu’il se passait avec les acteurs, à la fois avec un parti pris esthétique, artistique, dramaturgique, on a réussi à rendre cette histoire lisible et cohérente. Il n’y a pas de texte original en fait, puisque c’est une pièce fragmentaire, et de plus, c’est une traduction. Il existe une nouvelle traduction, faite pour la scène par Dorothée Zumstein, qui a retraduit ce texte. Ce n’est pas comme si j’avais fait un Don Juan, de Molière, ou un Andromaque de Racine, ou même Macbeth de Shakespeare. Là, on est sur une œuvre élisabéthaine, quasiment inconnue en France, dont il manque des bouts. Donc c’est plutôt une fiction : j’ai mis en place une fiction par rapport à cette pièce.

 

Vous dites de la pièce qu'elle est nécessaire aujourd’hui, idéologiquement, socialement et politiquement. Que dites-vous de notre monde actuel à travers cette pièce ?

C’est une pièce qui raconte comment des hommes et des femmes en sont venus à tuer d’autres hommes et d’autres femmes parce qu’ils n’avaient pas la même religion qu’eux, ou parce qu’ils avaient la même religion, mais qu’ils ne la pratiquaient pas comme il faudrait la pratiquer. C’est une pièce qui raconte comment des hommes et des femmes se sont servis de la religion pour arriver à des fins politiques. C’est une pièce qui raconte comment une machination politique, religieuse, se transforme en fascination de la mort. Et si je disais tout cela à quelqu’un qui ne va jamais au théâtre, il dirait : « Ah ben oui, vous parlez de Daesh aujourd’hui ». C’est pour cela qu’elle est nécessaire, et on le voit à travers les nombreux retours des spectateurs qui nous disent : « Ohlala, c’est affolant comme ça nous parle du monde d’aujourd’hui ! » C’est important de montrer cela sur les plateaux de théâtre parce que c’est ce qui se passe aujourd’hui en France. C’est quand même fou, parce que ça parle du monde d’aujourd’hui, alors qu’on parle et qu’on travaille sur un fait qui s’est déroulé il y a cinq siècles en France.

 

Ce spectacle pose clairement la question de la représentation de la violence sur scène. Quels choix avez-vous fait à ce propos ?

Il y a du sang sur la deuxième partie, mais sur la première partie, on travaille beaucoup par allusion. Les spectateurs y sont très sensibles. Chez nous, quand quelqu’un meurt, on enlève ses chaussures. Et donc, dans le cœur du massacre, il y a beaucoup de chaussures qui s’accumulent. Les références étaient Lanzmann dans la Shoah, ou Boltanski : comment les chaussures, élément qui nous terrifiait quand on le voyait en photo à l’issue des camps de concentration dans la Seconde Guerre mondiale - comment les chaussures qui s’accumulent (on a plus de 3000 chaussures sur le plateau) deviennent l’élément d’émotion et le vecteur de sensations des spectateurs ? Donc, dans la première partie, vous n’avez pas une goutte de sang, mais vous voyez les chaussures qui s’accumulent, et sans avoir besoin de rendre compte de manière illusoire ou naturaliste des corps qui s’accumulent en plateau, par les chaussures, vous avez l’allusion de voir les corps qui s’accumulent. 

 

Vous impliquez le spectateur dans cette pièce, il est finalement un peu acteur, complètement immergé dans cette fête du mariage forcé entre la Reine Margot et Henri de Navarre. Pourquoi ce choix ?

Le choix était de mettre le monde en regard du monde. C’est-à-dire qu’il y a des spectateurs, qui regardent d’autres spectateurs, et entre eux, un massacre se passe. L’idée aussi, c’est que, comme on commence par une fête de mariage, on accueille les spectateurs sur le plateau, ils sont vraiment inclus et actifs à l’intérieur d’un dispositif narratif. Ce qui devient vraiment intéressant dans le procédé, pour que ça ne reste pas une forme, c’est que, quand le massacre se passe dans la première partie, les spectateurs se font face des deux côtés. Quand on voit quelqu’un se faire étrangler sous nos yeux et qu’en face de nous, dans le deuxième plan de cet étranglement, on voit d’autres spectateurs, on se regarde dans le blanc des yeux et on se dit « mais qu’est-ce qu’on fait, on intervient, on n’intervient pas ? » Comment se situer par rapport à cela ? Depuis le début de la tournée, les spectateurs qui vivent le spectacle sur le plateau nous disent que c’est une expérience démentielle.

 

Margot : comment s’est fait le choix de ce titre ?

Margot, d’abord parce que je voulais redonner la place centrale à la figure de Marguerite de Valois, Margot, qui est une figure qui n’existe pratiquement pas dans l’œuvre originale de Marlowe. Elle est un peu le vecteur du regard du spectateur, c’est-à-dire que le spectateur voit le monde à travers les yeux de Margot. Et puis aussi Margot parce que, sans Margot, il n’y a pas de pièce, c’est-à-dire que ce massacre n’existe que parce que Marguerite de Valois a été mariée de force à Henri de Navarre, et si Margot n’existe pas, il n’y a pas de mariage, et il n’y a pas de pièce. C’était aussi - il y a une dimension un peu féministe - pour redonner la place à la parole d’une femme au milieu d’un univers d’hommes, l’univers de Marlowe étant vraiment un univers d’hommes.

 

Comment travaillez-vous avec les acteurs ? 

J’ai une équipe de dix-sept acteurs sur le plateau.Six / sept d'enre eux ont des rôles sédentarisés, c’est-à-dire des grands rôles qui s’écrivent tout au long de la pièce, et puis il y a une dizaine d’acteurs et d’actrices qui jouent plusieurs rôles. Il y a des acteurs qui jouent sept ou huit rôles à la fois. On bosse en tribu, le Menteur Volontaire (la compagnie de Laurent Brethome, ndlr) est vraiment une troupe. Il y a des gens avec qui je travaille depuis plus de quinze ans et ce sont des gens qui proposent énormément, qui s’inventent. Une de mes plus grandes joies, qu’on aime ou qu’on n’aime pas la pièce, c’est que tous les gens qui viennent, et notamment les pros disent : « Waouh ! Il y a un niveau d’acteur assez hallucinant ! » et ça, c’est très important pour moi. 

 

Retrouvez Margot vendredi 12 janvier prochain à 20h, au Théâtre Anne de Bretagne. 

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