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côté cour & côté jardin...
Thomas Jolly et Vincent Calvez
Thomas Jolly et Vincent Calvez
04
avril
2019

L'interview de Thomas Jolly

Quelques jours avant d’assister à Un Jardin de silence à la Lucarne, Vincent Calvez, abonné Scènes du Golfe, rencontre Thomas Jolly, en résidence à la Lucarne pour la création du spectacle avec Raphaële Lannadère (L).

 

Thomas Jolly, bonjour. Tout d’abord, qu’avez-vous envie de dire à tous ceux qui n’aiment pas le théâtre, que des idées reçues continuent à tenir éloignés de cet art ?

Que cela me désole qu’après 70 ans de politique de démocratisation et de décentralisation, le théâtre traîne encore le préjugé d’être un art élitiste, bourgeois ennuyeux… Bien sûr qu’il y a du théâtre élitiste et ennuyeux, comme il existe des livres ennuyeux ou des films élitistes. Mais n’oublions pas que le théâtre a dans son ADN un caractère populaire. C’est un art populaire, né dans la cité, pour la cité, de la cité… C’est le seul art qui mette des êtres vivants face à face pour se raconter des histoires, exactement comme on se fait raconter des histoires quand on est petit. Il y a forcément un risque, mais il faut le prendre car on peut être frappés par la beauté d’un texte, la présence d’un acteur, la beauté d’une mise en scène, ou tout cela en même temps. Ce risque en vaut la chandelle.

 

Dans vos mises en scènes, il y a quelque chose de l’ordre du spectaculaire, de l’art total. Est-ce le côté spectaculaire qui vous attire ou la part monstrueuse des personnages et ce qu’elle dit de nous-mêmes ?

Le plateau est un endroit noir, vide et silencieux, à partir duquel tout peut émerger : l’incroyable, le fantastique, l’extraordinaire… C’est un outil qui d’après moi a une poésie beaucoup plus grande que tous les autres arts pour raconter une histoire. Parce qu’il s’agit d’êtres vivants devant d’autres êtres vivants. J’ai un goût prononcé pour les pièces qui dévoilent à la fois des intrigues passionnantes et riches, imbriquées d’enjeux et de personnages monstrueux, d’où mon goût pour Sénèque, Shakespeare, Marivaux… L’œil, l’oreille, le cœur, l’âme, j’ai envie que tout cela soit flatté, alimenté face à mes spectacles. Depuis une dizaine d’années, j’ai fait un focus sur les personnages monstrueux. Mais même dans mes spectacles précédents, avant 2009, il y a cette monstruosité. Dans Arlequin poli par l’amour, la fée est monstrueuse et Arlequin lui-même devient un peu tordu à la fin. Cette question du monstre jalonne tout mon travail parce que ces monstres sont comme des loupes sur l’être humain. Le théâtre permet d’exhiber les personnages. Le meilleur endroit pour les monstres c’est le théâtre. Atrée, que je joue dans Thyeste, touche à l’Alpha du monstre ! Interroger les monstres, c’est interroger chez eux une part d’humanité et interroger chez nous une part de monstruosité. Les monstres sont confondus aujourd’hui, on ne peut pas les reconnaître dans la vie. Dans le théâtre ils sont exhibés, on les repère. Je suis parfois choqué de certains actes de violence, de barbarie, dans notre réalité, et j’ai donc envie de questionner les cheminements, de donner une explication à cette violence, à cette barbarie.

 

 

Peut-on ressentir une forme d’empathie pour ces monstres quand on les voit sur scène ?

Cette question de l’empathie me passionne. En tant qu’acteur, je suis obligé d’être en empathie avec eux, de comprendre un mécanisme, une logique, un cheminement qui fait qu’un être humain sort de l’humanité et devient barbare.  Quand j’arrive à susciter une empathie chez le spectateur envers ces monstres, on soulève alors des questions, on remet la pensée en circulation, pour tenter de mieux vivre ensemble, de comprendre dans le sens de « prendre avec soi » l’humanité entière, sans être toujours en opposition, en rejet, en détestation et en annulation, sans vouloir toujours que le monde soit à notre image.

 

Quand le public assiste à un spectacle qui dure 19h, comme Henry VI, se passe-t-il avec lui quelque chose de différent ?

Il se passe quelque chose d’unique et que seul le temps nous permet : nous ne venons plus assister ou jouer à un spectacle, nous venons partager un temps de vie en commun. C’est un temps long, coupé par la faim, la soif, le sommeil… Et cela change tout parce qu’on sort du rapport consumériste qu’on peut avoir avec certains objets scéniques pour revenir dans une expérience partagée. Chose qui me manque. Chose qui était à mon avis beaucoup plus présente dans l’antiquité ou dans le théâtre élisabéthain. Shakespeare écrivait pour des gens qui étaient en train de regarder son travail debout, à ciel ouvert, en train de manger, boire, forniquer même, sortir, rentrer, etc. La vie continuait pendant que le spectacle se déroulait. Au fur et à mesure, nous avons mortifié le statut du spectateur au théâtre, on a assis les gens, on a fermé la salle, on a demandé aux gens de se taire, de ne pas manger, de ne pas tousser, d’éteindre leurs téléphones… Moi je crois au fait que dans ce même espace acteurs et spectateurs sont en train de vivre en même temps. Le théâtre est un spectacle vivant, j’essaie donc de créer du spectaculaire et aussi de rester en vie. Il y a bien sûr des spectacles qui nécessitent le silence absolu dans la salle, comme des pièces de John Fosse, mais pour d’autres, comme des pièces de Shakespeare, il faut de l’ambiance, on est plus proches du concert de rock.

 

Thyeste, tel que vous l’avez joué dans la cour des papes d’Avignon, est-il facilement transposable dans une salle de théâtre habituelle ?

C’est transposable, avec des adaptations, et il n’y a pas de pertes. Ce qu’on perd de la cour d’honneur c’est la cour d’honneur : une partie du théâtre qui s’est écrite dans ses pierres, la luminosité, les 40m d’ouverture, le déclin du soleil, les oiseaux, le vent… Mais quand on retranspose en salle on gagne le calme, l’immobilité de l’air, la proximité avec les spectateurs… Ce sont deux expériences différentes.

 

Dans Arlequin poli par l’amour, on retrouve les mêmes thématiques.

Cette pièce a été créée en quelques semaines en 2006 et elle est depuis 14 ans sur les routes, dans des petites et des grandes salles. C’est un spectacle qui a été fait avec la foi dans le théâtre, l’énergie du désespoir : des confettis qu’on découpait nous-mêmes, des ballons qu’on gonflait nous-mêmes, des vêtements récupérés et un très beau texte, une très belle histoire.

Il y a eu une re-création avec une nouvelle équipe d’acteurs en 2011. Mais la mise en scène n’a pas changé, elle est très simple.

 

 

Est-ce que les mises en scène dépouillées, minimalistes, vous attirent aussi ?

On peut faire aussi du très beau théâtre avec trois fois rien, c’est le principe utilisé dans Arlequin poli par l’amour ou dans Un jardin de silence. Quand nous avons monté Henry VI, qui exigeait une énorme salle avec des jours de montage, comme je savais que beaucoup de gens ne pourraient pas voir le spectacle, j’avais créé un spectacle qui s’appelait H6m2, qui résume Henry VI en 6m2 et en 45 min, et qui pouvait s’installer sur les places de marchés, les bibliothèques, les salles des fêtes, les prisons, les écoles…

 

Je crois que vous avez peu joué de comédies, est-ce plutôt la tragédie qui vous intéresse ?

Rappelons que Shakespeare est drôle, qu’il alterne comédie et tragédie de manière assez brillante et insolente. Thyeste est une tragédie pure et dure. Arlequin poli par l’amour traite d’un sujet grave mais avec un traitement léger. J’ai aussi mis en scène Sacha Guitry. Et H6m2 était très drôle aussi… Comédie, tragédie, contemporain, classique : ce sont des catégorisations qui ne sont pas hermétiques et je ne prêche pas pour l’une ou l’autre de ces formes. Ce qui guide mon désir c’est la capacité d’un texte à entrer en résonnance avec deux choses : le monde qui m’entoure et la façon dont ce texte est éclairant sur ce que nous sommes en train de vivre en commun, et d’autre part ce en quoi il est éclairant, inspirant, pour développer un langage scénique que je n’aurais pas encore exploré. Car ce que je redoute le plus c’est une forme de routine, de confort. Par exemple, quand Olivier Py m’a proposé de jouer dans la cour d’honneur à Avignon, j’hésitais entre jouer Lorenzaccio de Musset et Thyeste de Sénèque. J’ai choisi Thyeste car c’était pour moi un mystère, une énigme, une pièce in-montable.

 

Vous avez commencé en tant qu’acteur et vous êtes également metteur en scène aujourd’hui. Avez-vous une préférence pour l’un de ces métiers ?

Acteur est mon 1er métier et j’ai beaucoup de circonspection pour le métier de metteur en scène. Je dis souvent que je suis un acteur qui en fait jouer d’autres, que je suis un entre-metteur en scène qui fait l’entremise entre un texte et des acteurs. Le métier de metteur en scène n’existe que depuis 100 ans, il a tout capitalisé autour de lui, médiatiquement et artistiquement, et tout cela n’est pas ma fibre. Et pourtant j’ai eu le Molière de la meilleure mise en scène en 2015 ! Mais j’ai toujours gardé une place pour jouer l’acteur. Dans Un jardin de silence par exemple, je n’avais pas prévu de jouer mais je n’ai pas pu m’en empêcher finalement.

 

Vous expliquez que la société, entre autres, vous inspire. Comment ressentez-vous tout ce qu’il se passe aujourd’hui et est-ce que cela vous inspire une autre mise en scène ?

Il y a des textes comme ceux de Sénèque ou Shakespeare qui auront toujours une résonnance avec ce qu’il se passe dans la société, peu importe le pays ou le temps dans lesquels on les joue. Sénèque écrit de la mythologie mais étrangement, en 2018, quand nous avons monté Thyeste, son texte a eu des échos avec ce que nous vivions. Par exemple, nous avons joué la pièce à Strasbourg le soir de l’attentat. J’ai appris qu’il y avait une attaque juste avant de monter sur scène. Nous avons fermé les portes et nous avons joué quand même, sans saluer. Nous sommes finalement restés jusqu’à 3h du matin enfermés avec les spectateurs. Le lendemain nous n’avons pas joué car c’était jour de deuil. Le sur-lendemain nous avons joué et les réservations ont explosé. J’avais eu peur le soir même d’être un peu un traître en jouant un faux attentat alors qu’un vrai avait lieu à 50 mètres, mais en fait les spectateurs me disaient que la pièce leur permettait de mettre des mots sur ce qu’il s’était passé, de formuler les choses. Le théâtre est politique non pas quand il parle de politique mais dans la relation qu’il invente entre son présent et entre ses spectateurs. Quand il permet aux citoyens de remettre la pensée en circulation, de penser, de discerner par eux-mêmes. Si le metteur en scène et les acteurs portent les textes alors le public peut s’en saisir. Marivaux ou Shakespeare permettent cette forme de théâtre politique, et je cherche un auteur contemporain qui permettrait également de transcrire notre temps pour l’avenir.

 

Ne voulez-vous pas écrire vous-même ?

J’adorerais. J’aime écrire pour moi mais je n’ai pas l’audace d’écrire pour être entendu. Les acteurs et metteurs en scène font un art éphémère, alors que l’auteur inscrit.

 

Y a-t-il différentes interprétations possibles pour une même pièce ?

Nous avons joué Henry VI pendant plusieurs années et la salle ne réagissait pas du tout de la même façon en fonction de ce qu’il se passait dehors. Au début où nous jouions la pièce, c’est Sarkozy qui était notre président, puis ce fut Hollande. Et le public voyait François Hollande dans Henry VI alors que je n’y avais pas du tout pensé intentionnellement. Au moment de la prise de présidence aux Républicains entre Copé et Fillon, ou au moment de l’éventuelle machination autour de l’affaire DSK, le public voyait des échos dans la pièce également. C’est ainsi que le théâtre est populaire. Il devient populaire au moment où l’on peut s’approprier une œuvre.

 

Les publics que vous rencontrez sont très différents. Est-ce que cela joue sur votre interprétation, votre jeu ?

Oui et nous sommes ultra sensibles à cela. Notamment en termes géographiques, selon les régions, les pays, les villes où nous jouons, ainsi que les jours de la semaine. J’essaie toujours de créer un spectacle pour quelqu’un qui n’aurait jamais vu une pièce et à la fois pour un spécialiste. Je souhaite que les deux puissent recevoir l’objet avec plaisir. On a beau répéter la pièce pendant des semaines, nous ne savons pas, au fond, comment se déroulera le spectacle face à chaque public. C’est ce risque qui me fait aimer ce métier. Je me sens vivant sur scène parce que le temps que nous partageons nous fait avouer notre humanité partagée.

 

Avez-vous perçu de la part du public des réactions complètement opposées face à une même pièce ?

Dans Richard III, il y a une scène où Richard est prévenu que le maire de Londres arrive avec des citoyens pour lui demander de devenir roi, la pièce devient donc interactive avec le public. Richard fait d’abord semblant de ne pas avoir envie. Les spectateurs doivent jouer le rôle d’ignorants alors qu’ils sont au courant de la manigance. Lorsque nous avons joué à Paris, à l’Odéon, le public a peu réagi, a peu joué le jeu. Puis, nous avons joué à Evreux, et là mille personnes ont vraiment fait semblant de partir ! J’ai dû leur demander de rester ! Quand on va voir du Shakespeare il faut s’attendre à du théâtre interactif car Shakespeare jouait avec le public.

 

Après avoir été acteur, metteur en scène, directeur de compagnie depuis 14 ans, avez-vous encore des envies ?

Aujourd’hui, j’aimerais développer la vie de la compagnie dans des murs, avec une équipe et un budget, comme un centre dramatique national. En tant que compagnie nous sommes soumis aux différentes directions des lieux, il faut s’adapter en permanence, on ne peut pas déployer le même projet de service public et de théâtre populaire.

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